Accueil Laïcité “Il faut repenser les représentations de ce que nous avons en commun”

“Il faut repenser les représentations de ce que nous avons en commun”

Le sociologue François Dubet réfléchit à « Ce qui nous unit » dans son dernier livre, paru en septembre 2016 aux éditions du Seuil. Il y est question de discriminations, d’égalité, mais aussi de laïcité et d’école publique. Tout part d’une enquête sur l’expérience des discriminations. Après avoir entendu des centaines de témoignages et constaté l’hétérogénéité du phénomène, François Dubet développe son analyse.

Les discriminations sont-elles la pierre angulaire de « ce qui nous divise » ?

François Dubet : Non, mais je crois que le problème que posent les discriminations, lui, nous divise. Prendre conscience de ces discriminations nous oblige à nous demander ce que nous avons tous en commun, à nous demander ce qu’est l’égalité, quelle est notre identité commune. Autre question: comment faire pour que des gens qui ne sont pas perçus comme identiques et qui ne partagent pas les mêmes références vivent quand même ensemble ?

Justement, qu’avons-nous en commun ?

Il y a, et pas seulement en France, une extraordinaire difficulté à s’entendre là-dessus. Pour certains, ce que nous avons d’égal et de commun c’est la méritocratie, pour d’autres il s’agit d’être blancs et chrétiens. Tout cela se cristallise sur l’islam, mais ça s’est cristallisé sur la sexualité et ça pourrait se jouer sur tout autre chose, la pauvreté par exemple. L’islam est évidemment « la grande affaire » puisqu’il introduirait une rupture dans l’histoire culturelle et que nous pensons être en guerre, terrorisme en France, guerre au Moyen-Orient.

Pourquoi n’arrivons-nous pas à nous mettre d’accord sur “ce qui nous unit” ?

Mon sentiment, c’est que nous nous trouvons à un moment de l’histoire, mais il y en a eu d’autres, où il faut basculer vers d’autres représentations de ce que nous avons en commun. Ceux qu’on appelle les populistes – je n’aime pas le mot – disent que c’est très simple et qu’il suffit de revenir au passé : économie fermée, culture nationale homo- gène. Il faut se méfier du roman national, qui n’est pas la réalité historique mais une représentation sociale. Le camp d’en face, de son côté, se trouve profondément désarmé.

À quel autre moment de l’Histoire a eu lieu ce basculement ?

Le moment où nous sommes me rappelle celui du début de la IIIe République : le roi est mort, la France rurale va disparaître, l’égalité commence à s’imposer, que peut-on bien avoir de commun ? La République et l’idée républicaine a été une forme de synthèse longue à établir. La loi de 1905 a été, de ce point de vue, une loi de compromis intelligente puisqu’elle proposait de hiérarchiser les choses, de trouver une manière de vivre ensemble alors que nous n’étions plus obligés d’être d’accord. Le problème qui se pose est sensiblement le même aujourd’hui.

Quel serait, aujourd’hui, le compromis à trouver ?

D’abord, je crois qu’il faudrait reconstruire un système démocratique. On voit bien qu’on fait face à un épuisement des systèmes politiques, et ce, partout dans le monde. La défiance à l’égard des hommes politiques et des institutions est invivable à long terme. Deuxième chose, reconstruire l’idée qu’il existe un contrat social. Cela passe par une lisibilité des systèmes de contribution (taxes, impôts) et de distribution. Troisième chose, redéfinir la laïcité. L’arrivée de l’islam, l’explosion des mondes religieux, le retour des religions imposent la nécessité d’arbitrer et de hiérarchiser les droits. Renégocier la loi de 1905 ne serait pas pertinent vu l’état actuel de la vie politique, cela entrainerait sûrement une guerre civile inutile. On pourrait peut-être regarder du côté des pays qui ont une autre tradition laïque que la nôtre, comme le Canada, et qui ont pu trouver des formes de compromis acceptables en se basant sur les droits de l’Homme. Ils ont le mérite d’avoir posé les questions.

Le travail autour des valeurs de la République à l’école ne va-t-il pas dans le sens de la réflexion sur « ce que nous avons de commun » ?

Si, et je signale d’ailleurs que personne ne conteste ces valeurs. À l’école, le problème est double : comment trans- mettre ces valeurs et comment faire que l’expérience scolaire n’entre pas en contradiction avec elles ? La trans- mission verticale, à travers des cours avec évaluation à la fin de l’année, me paraît peu convaincante. D’autre part, l’école doit être capable d’incarner les valeurs qu’elle prône. Je ne vois pas d’autre réponse que la construction d’une vie scolaire dans laquelle on apprend à vivre avec nos différences, où on apprend à se respecter et où on fait des choses ensemble. Les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) vont, eux aussi, dans le bon sens, ils imposent une politique scolaire, une collaboration entre les enseignants et entre les élèves. Je ne nie pas qu’il existe déjà beaucoup d’initiatives, qu’il y a énormément de professeurs inventifs. Mais la capacité de vivre-ensemble suppose encore de réformer, l’école comme les institutions, d’accepter que nous sommes tous différents parce que nous avons des objectifs communs.

Ce qui nous unit., Discriminations, égalité et reconnaissance, François Dubet,
Collection La République des idées, aux Éditions Seuil..