Accueil Laïcité Et Jean-Michel Blanquer créa « les atteintes à la laïcité »

Et Jean-Michel Blanquer créa « les atteintes à la laïcité »

par Sophie Gherardi

Le 9 novembre 2017, alors ministre de l’Education nationale, il emploie pour la première fois l’expression dans un sens nouveau.

La carrière politique de Jean-Michel Blanquer vient de subir un coup d’arrêt avec son élimination au premier tour des élections législatives à Montargis le 12 juin 2022. Celui qui aura été pendant cinq ans ministre de l’Education nationale, de 2017 à 2022, a exercé une influence beaucoup plus grande encore que celle qu’on lui prête habituellement. A côté des réformes qu’il a mises en œuvre et de sa gestion souvent contestée, il a en effet entrepris d’appliquer à l’école une nouvelle politique publique : la lutte contre les « atteintes à la laïcité ».

Intéressant concept que ces « atteintes à la laïcité ». L’expression est récente. On n’en trouve pas trace avant les années 2000. On la voit ensuite apparaître sous la forme d’« atteinte au principe de laïcité », de plus en plus souvent raccourcie en « atteinte à la laïcité » dans les médias et les prises de parole politiques. Mais elle n’a eu jusqu’à très récemment qu’une seule acception, celle d’un manquement de l’Etat (ou d’un de ses représentants) aux obligations découlant de la loi du 9 décembre 1905 portant séparation des Eglises et de l’Etat. Le contexte des « atteintes au principe de laïcité » dont a eu abondamment à connaître le Conseil d’Etat est toujours le même : un agent public, un élu, un service de l’Etat, une collectivité publique, en accomplissant tel ou tel acte, en adoptant telle ou telle attitude porte (ou non) atteinte au principe de laïcité. C’est-à-dire qu’il porte atteinte (ou non) à la séparation des Eglises et de l’Etat, à la neutralité religieuse de l’Etat, à la liberté religieuse ou de conscience d’individus. Même les politiques comme le président de la République François Hollande qui a mobilisé la laïcité comme ciment national après les attentats de janvier 2015, n’emploient pas le terme « atteinte à la laïcité » pour désigner les contestations les règles républicaines.

Une innovation juridique signée Blanquer

Jusqu’au 9 décembre 2017. En cette Journée nationale de la laïcité, le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer déclare que « les professeurs ne doivent plus jamais se sentir seuls en cas d’atteintes à la laïcité dans leur classe ». Pour la première fois le scénario est clair : les « atteintes à la laïcité », dans cette nouvelle acception, sont le fait des usagers de l’école, élèves, parents d’élèves, et parfois aussi certains membres de l’encadrement scolaire. Le 17 janvier 2018, le ministre installe un Conseil des sages de la laïcité de l’Education nationale. Dans sa lettre de mission à sa présidente, la sociologue Dominique Schnapper, Jean-Michel Blanquer parle de l’objectif qui est d’épauler et soutenir les personnels des établissements scolaires « en cas d’atteinte au principe de laïcité ». Ce nouveau vocabulaire est repris par des politiques, des commentateurs, dans les médias, il devient en quelques mois « mainstream ». Il faudra peu d’années pour instaurer un système de surveillance et de dénombrement des « atteintes à la laïcité », les données collectées par les rectorats étant rendues publiques tous les trimestres et commentées avec véhémence et inquiétude.

L’histoire – brièvement racontée – de ce changement de vocabulaire impulsé par Jean-Michel Blanquer et de ses conséquences beaucoup plus profondes qu’il n’y paraît, a fait l’objet d’un mémoire de recherche rédigé dans le cadre d’un diplôme du CNAM par Sophie Gherardi, directrice du CEFRELCO et soutenu en juillet 2021.