Cet ancien pasteur, fervent défenseur de la laïcité dans l’enseignement et grand ami de Ferdinand Buisson, y expose une vision de la pédagogie d’une étonnante actualité.
La pédagogie est aujourd’hui en grande faveur ; on pourrait presque dire qu’elle est à la mode. Un étranger qui visiterait notre pays pour rapporter à ses compatriotes ce qu’il y a vu de plus saillant, ne risquerait guère de se tromper en écrivant sur son carnet de notes : « La France pédagogise ». Théorie et procédés de l’enseignement en général et des enseignements spéciaux, on prétend ne rien abandonner au hasard ni à la routine ; on veut tout prévoir, tout régler selon la raison et à la lumière de l’histoire. Ainsi s’explique l’introduction dans nos programmes primaires de certaines études qu’on peut sans exagération appeler nouvelles, si grande est l’importance qu’elles ont prise : la psychologie, ou la science des facultés de l’âme et de leur développement ; enfin, l’histoire de la pédagogie. […]
Qu’on ne s’imagine donc pas faire preuve de bon sens ou d’esprit en dénigrant la science nouvelle. Elle n’est nouvelle que par l’importance considérable qu’on lui donne aujourd’hui, et qui résulte le plus naturellement du monde des nécessités de notre régime démocratique et laïque. Nous cherchons vainement pourquoi nous céderions à d’autres pays une sorte de privilège en ce domaine, nous qui avons tenu école durant les trois derniers siècles avec des maîtres tels que Rabelais, Montaigne, les hommes de Port-Royal, Fénelon, Mme de Maintenon, J. J. Rousseau, Mme Necker de Saussure, le Père Girard, etc. Certes, s’il est une tradition qui mérite de s’appeler française, et dont les étrangers eux-mêmes nous fassent honneur, c’est précisément la tradition pédagogique : il serait étrange que, sous prétexte de patriotisme, on nous fit, de par le bon sens français, défense de la continuer.
Et néanmoins les appréhensions que l’on entend quelquefois exprimer ne sont peut-être pas, si on les examine de près, sans quelques fondements. On a raison de penser que les principes, les règles, la pédagogie en un mot, loin d’être tout dans l’éducation, n’est même pas le principal, qu’elle n’est qu’un simple auxiliaire. […] En ce sens, on a raison de dire, en rappelant le mot de Pascal sur l’éloquence, que la véritable pédagogie se moque de la pédagogie. […]
Que sortira-t-il de cet immense travail jusqu’ici sans exemple ? En quoi ces innombrables écoles de tous degrés, ces établissements de haute culture pédagogique […], en quoi un si puissant appareil modifiera-t-il l’âme du pays ? Sortira-t-il de là plus de bon jugement et de clarté d’esprit, plus de force morale avec un sentiment plus élevé de la destinée humaine et de la destinée nationale, plus de patriotisme, plus de bon sens, plus d’esprit libéral ? Ou bien n’aurons-nous abouti à faire qu’une démocratie habile à lire, à écrire et à calculer ; bien pourvue de cette instruction qui donne l’envie et les moyens d’occuper les petites places de l’administration publique, de l’industrie et du commerce, mais démunie de fermes principes ; sans curiosité, sans autre idéal que de se faire une vie tranquille et doucement occupée, sans souci de la grandeur, de l’honneur et de la liberté du pays ? C’est le privilège de l’éducation primaire de faire naître ces vastes appréhensions et cet immense espoir. […]
La pédagogie a ses difficultés particulières. Comme toute science, comme la morale et la psychologie, dont elle fait ses auxiliaires, elle est exposée à perdre pied, à s’éloigner de la vie, à se payer de formules, à subtiliser et à dogmatiser […] Si j’osais dire toute ma pensée, je voudrais que le premier article de foi de la pédagogie ou sa conclusion dernière fût le franc aveu de l’impuissance où elle est de former à elle seule des instituteurs. Il y a ici un élément qui échappe à toutes les prises de la science, une part considérable à faire à l’initiative personnelle, à la manière dont le maître s’éprend ou ne s’éprend pas de la vérité qu’il enseigne et des esprits auxquels il l’enseigne : en un mot à la liberté. De toutes manières on formera les jeunes maîtres à penser et à parler en esprits libres et bien cultivés, non en interprètes assermentés ou en répétiteurs mécaniques d’un nouveau catéchisme. Ils seront à l’égard de la pédagogie des disciples clairvoyants, non des dévots crédules.
Nous avons procédé à de nombreuses coupes pour faciliter la lecture. Analyse et texte intégral.