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Retour sur cinq ans de lutte contre la radicalisation

Entre 2014 et 2019, les politiques publiques contre la violence djihadiste ont beaucoup tâtonné.

Les pouvoirs publics français ont essayé différentes politiques en vue de « prévenir la violence djihadiste » pour reprendre le titre du livre récent du sociologue Romain Sèze, sous-titré « les paradoxes d’un modèle sécuritaire ». Ont-ils réussi ? La poursuite des attentats encore récemment incite à répondre non, mais le constat du chercheur est plus nuancé.

La première raison de ce qui ressemble à des atermoiements est que la France n’a pas été frappée par la violence islamiste au même moment que les autres pays. Elle avait été touchée dans les années 80 et 90 par des attentats aveugles liés à des conflits comme la guerre du Liban, la révolution iranienne, la guerre civile algérienne, et avait développé un savoir-faire répressif pour les juguler. De fait, dans la décennie qui suit les attentats du 11-Septembre 2001 aux Etats-Unis, alors que les Pays-Bas, l’Espagne, l’Angleterre et d’autres sont victimes du terrorisme djihadiste, la France réussit à déjouer les tentatives d’attentat. Dans la décennie suivante, les crimes commis par Mohamed Merah en 2012 (enfants et parents à l’école juive  de Toulouse, militaires abattus) inaugurent une série noire qui culmine en 2015-2016 et se poursuit encore en 2019. La politique de lutte contre la radicalisation, elle, se met en place en 2014, au moment où des centaines de jeunes Français « partent faire le Djihad » en Syrie.

Menace nouvelle

La radicalisation, pour Romain Sèze, est un objet mal cerné : « menace nouvelle parce que intérieure, diffuse et recrutant dans toutes les strates de la société, elle met en difficulté l’approche française, traditionnellement répressive du terrorisme. L’attention se porte alors sur le processus qui précède l’infraction », écrit-il. Ainsi, le procureur parlera à propos de Merah « d’autoradicalisation salafie atypique ». La suite montrera qu’il existe toujours des réseaux, ne serait-ce que familiaux.

Au fil des années, la réponse législative est tantôt utile, tantôt contre-productive comme, selon Romain Sèze,  quand François Hollande suggère de  déchoir les terroristes de la nationalité française. Dans les prisons, on essaiera d’abord le regroupement, puis l’isolement des détenus radicalisés. L’idée des « centres de déradicalisation » hors établissements pénitentiaires sera un échec. En revanche l’auteur donne un certain crédit à Dounia Bouzar pour sa tentative de contrer la radicalisation des jeunes avec leurs familles, dans une approche psychologique inspirée de la lutte contre les phénomènes sectaires.

L’islam apparaît comme une cause et une solution

Romain Sèze

Le livre consacre un chapitre très éclairant aux efforts pour impliquer les responsables musulmans dans la lutte. « L’islam apparaît en effet comme une cause et une solution à la radicalisation, mais en des termes propres à l’expérience française », note l’auteur. Et il est vrai que dans le cadre à la fois adaptable et contraignant de la laïcité, les choses, somme toute, avancent.

En décrivant les tâtonnements de l’Etat face aux attentats islamistes commis pour la plupart par de jeunes Français, issus de l’immigration ou convertis de fraîche date, le chercheur reconnaît la difficulté de la tâche. Mais il met aussi en garde contre les tours de vis sécuritaires successifs qui finissent par cibler toute la jeunesse musulmane de milieux modestes, au risque d’attiser un sentiment d’injustice porteur de nouveaux dangers.