Qu’est-ce qu’un blasphème ?
Il s’agit d’un outrage à une divinité, une religion, ou, par extension, à un élément sacré (saints, prophètes, livres). Le blasphème n’est censé concerner que les paroles, les actes relevant plutôt du sacrilège ou de la profanation. Mais dans les faits, tout n’est pas si clair.
Les accusations de blasphème peuvent porter sur des gestes. Par exemple, en 2012, au Pakistan, Rimsha Masih, une adolescente chrétienne, était accusée de blasphème pour avoir prétendument brûlé les pages d’un livre contenant des versets du Coran. Au cours de l’enquête, il s’est avéré que la jeune femme souffrait d’un retard mental et que l’accusation visait en fait à intimider les chrétiens du quartier. En Irlande, depuis l’élargissement de la loi anti-blasphème en 2010, des juges refusent d’appliquer ce texte au motif que le délit de blasphème n’est pas clairement défini dans la législation. Ils s’estiment donc incapables de trancher entre ce qui relève du blasphème – qui variera immanquablement en fonction de la confession et des sensibilités de chacun – et ce qui n’en relève pas.
La définition du blasphème est ambiguë, et invite systématiquement à regarder les actes à travers le regard d’un croyant, puisque ce délit n’a un sens que pour eux. Les accusations de blasphème peuvent condamner des injures verbales, des gestes ou des comportements jugés répréhensibles, des croyances considérées comme déviantes et/ou des images jugées choquantes.
La plupart des analyses et rapports à ce sujet différencient le blasphème en tant que tel, les offenses au sentiment des croyants ou l’atteinte aux valeurs religieuses – forme atténuée mais utilisée contre certains opposants au régime, par exemple en Turquie – , et la diffamation des religions – identique à l’infraction de diffamation, en vigueur dans de nombreux pays du globe. Ces nuances rendent difficiles les analyses de législations comparées puisque chacune des lois est construite en fonction de critères plus ou moins précis : le caractère public de l’injure par exemple, ou encore le flou autour des « valeurs religieuses ».
Quelle en est l’origine ?
Le mot blasphème vient du latin blaspemia, lui-même emprunté au verbe grec blasphemein qui signifie « injurier », « calomnier », « nuire à la réputation » de quelqu’un. Il se teinte d’une connotation religieuse au fil des siècles.
Selon Françoise Smyth-Florentin, théologienne et spécialiste des langues de l’Antiquité, le concept d’outrage à Dieu apparaît dès les débuts de la littérature hébraïque, au Ve siècle avant Jésus-Christ, mais il émerge lors de la traduction en grec de la Bible hébraïque des Septante, à Alexandrie, à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Elle va plus loin et analyse la vie de Jésus comme « la longue histoire d’un blasphémateur sacrilège ». Dans un épisode biblique, Jésus guérit un homme malade durant le Sabbat, s’opposant une première fois au pouvoir des religieux juifs. Il réitère et se permet d’interpréter le texte sacré sous un nouveau jour, ce qui explique sa condamnation, selon la spécialiste.
En France, au XIIIe siècle, le roi Louis IX instaure des châtiments publics cruels pour les blasphémateurs, comme leur percer la langue ou leur découper les lèvres. On croyait à l‘époque que tout juron qui invoquait Dieu entrainait une vengeance divine. Ces ordonnances sont les premières d’une série d’environ 80 textes de loi adoptés par les rois de France jusqu’à la Révolution française. L’historienne Corinne Leveleux- Teixeira, professeure à l’université d’Orléans et spécialiste du blasphème durant la période médiévale, estime que le délit s’inscrit aux frontières « du droit, du politique et du religieux » et constitue déjà, à l’époque, « un objet à forte vertu mobilisatrice mais à contenu notionnel équivoque ». Elle explique que le blasphème était rarement le seul objet des poursuites au Moyen- Âge. Il venait plutôt renforcer l’accusation, ajouter une circonstance aggravante à un acte jugé répréhensible. Un glissement s’opère après la Réforme aux XV et XVIe siècles. Le blasphème devient un chef d’accusation – et de condamnation – à part entière et peut devenir un indice d’hérésie pour traquer les protestants. Ce délit est aboli en France en 1791, réintroduit durant la Restauration, avant d’être à nouveau supprimé par la loi sur la liberté de la presse de 1881.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
En 2014, le Pew Research Center, centre de recherche indépendant américain, a publié un état des lieux sur ce sujet. Les auteurs de cette enquête ont analysé les restrictions en rapport avec les religions dans 198 pays et territoires auto-administrés. Ils font la différence entre le blasphème, dont la définition varie d’un endroit à l’autre, et l’apostasie, définie comme l’abandon volontaire de sa religion.
Les résultats pointent qu’un peu plus d’un quart des pays (26%) du globe disposent de législations ou de politiques anti-blasphème. On peut trouver celles-ci « partout dans le monde, y compris en Europe (16% des pays) [Voir détail p.7, rubrique Idées reçues] et dans les Amériques (29%) » [Carte page 6]. Les prévenus encourent des peines allant d’une simple amende à la peine de mort. De nombreuses condamnations ont été prononcées en Asie ces dernières années. Au Pakistan, pays à majorité musulmane, où les auteurs soulignent un durcissement des lois anti-blasphème, mais aussi en Birmanie, où un Néo- zélandais et deux Birmans ont été condamnés à deux ans et demi de prison pour avoir représenté un Bouddha portant des écouteurs pour faire la publicité d’un bar. Ce délit est moins répandu en Afrique sub-saharienne : seuls 4 pays sur 48 l’inscrivent dans leur législation (Somalie, Soudan, Nigeria, Mauritanie). Il est toujours en vigueur dans 10 des 35 pays d’Amérique, dont certains États américains comme le Massachussetts et le Michigan bien que le Premier amendement en empêche l’application.
Les lois criminalisant l’apostasie sont plus concentrées. Elles s’appliquent dans 13% des pays du monde, essentiellement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (14 pays sur 20), mais aussi dans certains états d’Asie – Malaisie et Bruneï entre autres – et d’Afrique – Somalie, Soudan, Nigeria, Mauritanie. De telles législations n’existent ni en Europe, ni dans les Amériques. Consulter les cartes du Pew Center.
Un sujet toujours d’actualité
L’affaire n’a pas fait grand bruit. Pourtant, en octobre 2016, les sénateurs ont adopté à la majorité l’abrogation du délit de blasphème en Alsace-Moselle, confirmant le vote du 16 juin à l’Assemblée nationale. Dans ces départements, le délit de blasphème était une survivance du droit allemand. La région était allemande en 1881, lorsque la France a aboli ce délit. Lorsque l’Alsace-Moselle est redevenue française en 1918, elle a été dotée d’un droit local qui ne le supprimait pas explicitement. Cet article de loi n’existait qu’en allemand, il n’a jamais été traduit, ce qui le rendait caduc aux yeux du ministère de la Justice qui a affirmé officiellement sa position en janvier 2016.
À la veille des attentats contre Charlie Hebdo, le 6 janvier 2015, les représentants des cultes alsaciens-mosellans avaient demandé l’abrogation de ce délit lors d’une audition à l’Observatoire de la laïcité, instance qui assiste le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité en France. L’idée de supprimer le blasphème du droit local faisait donc consensus. Des plaintes contre le journal satirique Charlie Hebdo avaient été déposées devant un tribunal strasbourgeois au motif de la survivance de cette loi en 2012 et 2014. Ces poursuites n’ont jamais abouti.
En octobre 2016, le sujet du blasphème était réactivé au Pakistan, dans le cas emblématique d’Asia Bibi, chrétienne condamnée à mort pour ce motif en 2010. La Cour suprême pakistanaise devait procéder au jugement en appel de ce dossier, mais elle a repoussé les audiences sine die. Le sujet est sensible. Les condamnés civils ont toujours obtenu des grâces présidentielles dans le cadre d’un moratoire sur la peine de mort dans ce pays. En Indonésie, en décembre 2016, le gouverneur chrétien de Jakarta, Basuki Tjahaja Purnama, comparaissait devant la justice pour s’être moqué de ses opposants, un verset du Coran à l’appui. Ses propos ont déclenché des manifestations dans cet archipel où 90% de population est musulmane. Il encourt 5 ans de prison ferme pour blasphème.
Plus tôt, en 2015, le blogueur saoudien Raef Badaoui, condamné à 10 ans de prison et 1 000 coups de fouets pour insulte à l’islam, recevait du Parlement européen le prix Sakharov « pour la liberté d’expression ». Le blogueur affirmait en 2012 l’égalité des croyants et des athées, sans condamner clairement les incroyants. Il ridiculisait le Conseil pour la promotion de la vertu et la prévention du vice dans plusieurs articles. La flagellation du blogueur a démarré début 2015, puis a cessé pour que son dossier soit réexaminé par la Cour suprême saoudienne.
Les représentations dangereuses
De manière générale, les artistes évitent de représenter Dieu de façon anthropomorphique dans les religions monothéistes, d’où le recours à des symboles allusifs comme un triangle, une grande lumière ou une main sortant du ciel. Cette règle connaît bien des entorses. L’exemple le plus connu est sans doute le Dieu jupitérien de la chapelle Sixtine de Rome, peint par Michel-Ange entre 1508 et 1512. Les chrétiens préfèrent opter pour des représentations de Jésus, qu’ils considèrent comme l’incarnation de Dieu, et qui ne pose pas de problème particulier. Quoi qu’il en soit, à l’unanimité, les textes sacrés monothéistes mettent en garde les fidèles contre l’idolâtrie et la fétichisation des images.
Dans l’islam, notamment sunnite, l’interdiction s’est étendue à la représentation du prophète Mahomet, quand bien même le Coran ne dit mot sur la question. Certains courants rigoristes n’acceptent pas non plus les images des femmes ou des compagnons du Prophète. Si les chiites ont longtemps eu un autre avis sur la question, comme en témoignent nombre de miniatures persanes, on ne trouve plus ce type d’images depuis une vingtaine d’années en Iran.
Les sikhs n’apprécient pas non plus la représentation figurée de leurs gourous [au sens de prophète dans cette tradition religieuse]. Ils ont déconseillé aux fidèles d’assister à la projection d’un film où leur premier gourou, Nanak Dev, était joué par un acteur en 2015. Il n’existait pas d’images des dieux hindous durant la première période védique (du XVIe au VIe siècle avant notre ère), ni de représentations de Bouddha aux premiers temps du bouddhisme (Ve au Ier siècle avant Jésus-Christ).