Accueil Religions “L’adjectif « religieux » rend souvent les choses ambiguës ”

“L’adjectif « religieux » rend souvent les choses ambiguës ”

Sébastien Urbanski est maître de conférence à l’université de Nantes. Son ouvrage L’enseignement du fait religieux (Puf, 2016) présente une réflexion originale sur cette question et ses limites dans le cadre scolaire. Le chercheur n’adhère pas complètement à la façon dont cet enseignement est promu. Il en souligne certaines faiblesses.

Quel est le point de départ de ce livre ?

Sébastien Urbanski : Je suis parti d’enquêtes de terrain restreintes auprès d’enseignants et d’élèves et du constat qu’il n’y avait pas de consensus sur l’enseignement du fait religieux parmi les professeurs. Il y a encore des débats entre eux à ce sujet. Les réactions vont de la profonde indifférence à la prise en charge zélée de cet enseignement, avec beaucoup de positions intermédiaires. Il m’a semblé important de montrer que depuis le rapport Debray de 2002, il y a toujours débat et que les définitions de ce qu’est un fait religieux et de ce qu’est la culture religieuse ne sont pas vraiment stabilisées.

Quelles différences faites-vous entre faits religieux et culture religieuse ?

Ce que j’appelle la « culture religieuse » fait l’objet d’un cours dédié, c’est le cas dans l’enseignement privé notamment catholique. Cette culture sert surtout à comprendre les religions elles-mêmes, directement, alors que le fait religieux est un élément à prendre en compte pour comprendre les sociétés passées et présentes. On rencontre les faits religieux indirectement, ils sont accessibles à l’intérieur des disciplines. L’adjectif « religieux » rend souvent les choses ambiguës. Quand on parle de culture scientifique ou de culture économique, tout le monde est concerné, or il me semble que la « culture religieuse » s’adresse surtout aux fidèles et qu’il ne soit pas indispensable de connaître les religions en elles-mêmes, si ce n’est pour comprendre autrui, un chef d’œuvre, ou des sociétés. C’était globalement la position de Régis Debray en 2002 même si elle restait ouverte à d’autres préoccupations.

L’enseignement du fait religieux, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, favorise-t-il les croyances ?

Non, ce phénomène de favorisation reste minoritaire et généralement, il n’y a pas d’arrière-pensées religieuses. Malgré tout, il conduit une partie des citoyens, y compris des acteurs scolaires, à rester méfiants. À l’époque de la parution du rapport Debray, les débats étaient surtout formulés comme suit : « pour ou contre l’enseignement du fait religieux ? » Certains intellectuels, parmi lesquels la philosophe Catherine Kintzler, s’exprimaient contre la façon dont cet enseignement était défini. Je serais plus modéré, car ce rapport était très bien fait, mais il s’agissait d’un rapport de compromis, ce qui n’est pas très étonnant pour un document ministériel : il peut satisfaire à la fois des personnes attachées à la laïcité et d’autres plus favorables à un enseignement de culture religieuse. L’idée de promouvoir la culture religieuse est encore présente et elle revient régulièrement lorsqu’on dit que le fait religieux abordé dans le cadre des disciplines serait desséché, réduit à ses manifestations sociales, et qu’il faudrait faire de cet enseignement quelque chose de très transversal, ou une discipline spécifique. L’idée de « sortir l’enseignement du fait religieux des disciplines scolaires » est explicitement formulée.

Quel est aujourd’hui, le principal motif de réticence à s’emparer de cet enseignement ? Qu’est-ce qui manque ?

Je ne peux vous présenter que des hypothèses. Il me semble que les enseignants ne manquent pas de ressources. Ils savent prendre en charge eux-mêmes cet objet d’enseignement. On pourrait former davantage, mais ces formations pourraient prendre la forme d’un accompagnement plutôt que d’être prescriptives, car les situations de classe sont différentes. À mon avis, il manque surtout des espaces de débat et de discussion au sein des établissements, sur d’éventuels questionnements des collègues face aux élèves pour prendre en charge ce type d’enseignement.

Comment pourrait-on faire évoluer l’enseignement du fait religieux lui-même ?

Selon moi, il ne faut pas l’aborder hors des disciplines scolaires, comme le français ou l’histoire, qui procurent une méthode et constituent des garde-fous contre les glissements vers un enseignement religieux, ou du moins valorisant la croyance ou les identités communautaires. L’enseignement à travers les disciplines permet de mettre systématiquement ces faits en contexte et proposer un angle d’étude qui n’est pas proprement religieux.

Vous terminez votre réflexion sur l’apport des minorités à l’histoire de France…

Pour prendre en compte la pluralité culturelle, l’enseignement du fait religieux est en effet particulièrement intéressant. Il permet de décentrer un récit national qui serait un peu trop christiano-centré ou franco-centré. D’ailleurs, les nouveaux programmes insistent davantage sur les points de contact entre les mondes chrétien et musulman par exemple. Il ne s’agit pas de valoriser des identités, mais d’opérer un décentrement, chose importante que l’enseignement du fait religieux peut accompagner. Il est pédagogiquement intéressant de se positionner par rapport à la pluralité identitaire, l’articulation entre la diversité culturelle et les cours étant parfois nécessaire ne serait-ce que du point de vue du fonctionnement de la classe. Je ne dis pas qu’il faut le faire systématiquement, c’est d’ailleurs ce qui m’interroge quand on parle de « partir des représentations des élèves », mais c’est possible notamment quand les enseignants anticipent de possibles réactions des élèves sur un sujet jugé délicat.