Comment faire vivre la laïcité en bibliothèque ? Une question aux multiples facettes abordée dans le rapport « Laïcité et fait religieux dans les bibliothèques publiques », commandé par le ministère de la Culture et de la Communication, paru en janvier 2017. L’Inspectrice générale des bibliothèques Françoise Legendre, auteure de ce rapport, explique les enjeux autour de cette thématique.
Quelles questions se posent dans les bibliothèques concernant la laïcité et les faits religieux ?
Françoise Legendre : Elles recouvrent différents champs : les ressources documentaires – centrales en bibliothèque –, mais aussi les usagers, leur accueil, le management des équipes, la déontologie et la gestion même des bibliothèques. L’approche devait donc concerner la vie des bibliothèques et leur inscription dans la Cité. Les bibliothèques ne se résument pas aux ressources. Elles sont aussi des lieux où se construisent des actions culturelles, où sont tissés des liens, tracés des chemins entre des ressources et des publics extrêmement divers. D’où la question des partenariats avec d’autres établissements et équipements, mais aussi avec des acteurs qui se trouvent sur les territoires qu’il s’agisse d’associations, d’établissements scolaires, d’acteurs du social, des loisirs, des sports, etc. Il faut le souligner parce que la bibliothèque ne peut pas être seule, ni de façon générale, ni sur la laïcité et les faits religieux qui sont des thèmes qui traversent l’ensemble de la société.
Quel cadre juridique s’applique dans les bibliothèques ?
D’abord, le cadre général, notamment la loi de 1905. Mais le monde des bibliothèques s’est aussi doté de textes d’appui et de référence de diverses sortes comme celui du Conseil supérieur des bibliothèques concernant le rôle des bibliothèques dans le projet démocratique. Ces chartes témoignent de l’inscription des bibliothèques dans la société.
Des établissements se dotent aussi parfois de chartes documentaires ou culturelles. Ces textes ne sont pas obligatoires mais ils se développent depuis une vingtaine d’années. Cela va de pair avec l’évolution des bibliothèques publiques, plus nombreuses que dans les années 1960 et mieux insérées dans les politiques publiques globales, y compris par les élus locaux. Ces réflexions collectives sont une bonne chose : la politique documentaire n’est pas que l’affaire des bibliothécaires. Il est important de pouvoir s’appuyer sur des experts, des organismes et d’autres équipements.
Au sujet de la politique documentaire, vous appelez à une diversité et à un pluralisme des ouvrages.
Cela me paraît être un fondement de la laïcité en bibliothèque de construire une offre documentaire qui propose des ressources sur les religions, mais aussi sur d’autres convictions comme l’agnosticisme, l’athéisme et des critiques de telle ou telle religion. On constate souvent que les collections en matière de religions et de convictions sont plutôt restreintes dans les petites ou moyennes bibliothèques. Les raisons sont diverses : peur des maladresses, mais aussi questions de dimensions et de budget. D’où l’importance des réseaux pour enrichir l’offre et orienter les lecteurs. Cependant, il ne faut pas négliger ces sujets dans la construction documentaire. Le pluralisme ne peut pas exister si le fonds est trop restreint. Il faut donc construire une collection qui permette une mise en perspective et une diversité d’approches sur les religions et les convictions spirituelles.
Que faire avec des textes proprement religieux comme la Bible ou le Coran ?
Il me semble normal d’en avoir. Ce sont des « textes de fonds ». Ils participent de la culture de l’humanité, et combien de textes littéraires y font référence ? Une bibliothèque laïque ne veut pas dire une bibliothèque athée. C’est même toute la richesse de la laïcité que de pouvoir, de devoir même, faire voisiner des thèses et des antithèses, des textes de telle croyance puis de telle autre. Cette « conversation » entre les textes me semble fondamentale. En revanche, il me semble que c’est une faille dans l’approche laïque de la bibliothèque de n’avoir qu’un seul texte religieux parce que la mise en perspective est évacuée. Il faut que le public sente une pluralité et qu’un choix est donc possible.
Le rapport souligne que les bibliothèques pourraient être mieux insérées dans les politiques en faveur du vivre-ensemble et de la citoyenneté.
Nous avons fait un constat assez paradoxal. Les bibliothèques publiques, (il y en a environ 7 000 en France), constituent le premier maillage d’équipements culturels en France. Dans le même temps, elles sont peu mentionnées dans les dispositifs d’éducation morale et civique (EMC), de prévention et lutte contre la radicalisation, ou dans l’éducation aux médias. On y trouve pourtant des ressources sur lesquelles s’appuyer. Au niveau national, on pourrait souhaiter une meilleure reconnaissance mais aussi une plus forte incitation à l’engagement des bibliothèques dans l’action culturelle et la mise en valeur des ressources. Il serait intéressant de renforcer, selon des approches très variées des questions liées à la laïcité, certains partenariats, notamment avec les écoles, collèges et lycées : des exemples d’ateliers et jeux sont mentionnés dans le rapport. Il y a des efforts à faire, y compris du côté des bibliothécaires. De manière générale, tout ce qui peut fortifier et consolider une meilleure compréhension de la laïcité, par les enfants les jeunes et les adultes, mérite d’être encouragé. Les bibliothèques sont une pièce de l’échiquier citoyen qui pourrait être davantage mobilisée.
Le rapport est consultable en ligne sur le site de l‘Inspection générale des bibliothèques