Accueil Laïcité Société “L’affaire du burkini montre les défis qui s’annoncent en matière de laïcité”

“L’affaire du burkini montre les défis qui s’annoncent en matière de laïcité”

Et si c’était sur la plage qu’on voyait le mieux les grains de sable qui enrayent parfois les mécanismes de la laïcité française ? Dans son ouvrage Burkini, autopsie d’un fait divers (Les liens qui libèrent, 2017), le sociologue Jean-Claude Kaufmann revient sur la polémique de l’été 2016. Selon son analyse, les débats autour de ce vêtement révèlent les limites de la laïcité française et marquent une ligne de faille entre République et démocratie… 

Pourquoi faut-il « prendre la plage au sérieux » ?

Jean-Claude Kaufmann : La plage est un espace laboratoire pour nous montrer l’évolution de la société. Elle est à la fois un espace un peu futile, où on va pour se détendre et somnoler, et en même temps un des espaces les plus ouverts : il y a peu de règlements à la plage, cet espace repose, en théorie, sur le principe « chacun fait ce qu’il veut ». La liberté de chacun s’y exprime donc au maxi- mum, d’où l’idée que la plage est un des espaces privilégiés de la démocratie. Et la démocratie s’élargit aujourd’hui à la vie quotidienne et personnelle.

Vous parlez de l’importance du regard à la plage.

Même dans les espaces où « chacun fait ce qu’il veut », une société ne peut pas fonctionner sans normes. Dès que des individus qui ne se connaissent pas sont ensemble, ils ont besoin de repères pour se positionner les uns par rapport aux autres. Les gens à la plage vont donc fabriquer des normes, de façon assez inconsciente d’ailleurs, et tout ce qui n’entre pas dans ces normes va accrocher le regard, ce qui va créer un certain malaise chez la personne regardée, qui va être incitée à rentrer dans la « normalité » – au sens de norme. On voit cette fabrication normative lorsqu’arrive le burkini : on s’interroge d’abord sur ce drôle de vêtement, en même temps on reconnaît qu’il est plutôt islamique et puis l’autre idée, qui arrive malgré soi, c’est que ce vêtement « envahit » les plages. L’amalgame avec un projet politique islamiste radical se fait et tout se mélange très vite alors qu’en fait, les islamistes sont contre le burkini et sont contre le fait que les femmes aillent à la plage.

Que dit cette l’affaire du burkini de la laïcité aujourd’hui ?

Elle montre quels sont les défis et les difficultés qui s’annoncent à nous en matière de laïcité. La laïcité est de plus en plus confrontée à l’expression des libertés personnelles dans les espaces hyper-démocratiques, comme la plage. Or, nous entrons dans une période marquée par la montée des affirmations identitaires où la religion n’est pas un reliquat du passé. Au contraire, l’affirmation de soi autour de croyances à connotation identitaire est très moderne. Il n’y a pas que l’islam qui est concerné, la Manif pour Tous et Sens commun suivent ce mouvement de repli. Cette montée des crispations identitaires est exploitée par des noyaux durs qui vont s’affirmer au nom de la liberté démocratique. Et la laïcité est complètement désarmée face à cela. La laïcité me semble très fragilisée pour l’avenir. Dans le même temps, les pays qui ont une tradition multiculturaliste regardent de près l’expérience française. On découvre aujourd’hui très fortement les limites du multiculturalisme, qui a pourtant superbement bien marché dans un premier temps historique.

Le burkini montre donc les limites de la laïcité quelle que soit la conception qu’on en ait ?

Oui parce que dans chaque option, une difficulté s’annonce. Dans l’option que je qualifierais de traditionnelle, qu’on voit autour de la position de Manuel Valls, les faits ont été ignorés. On a eu tout faux sur le burkini : ce n’était pas un projet islamiste, il a été inventé par le gouvernement australien et les femmes qui le portaient n’étaient pas envoyées par leurs maris. Comme pour le foulard – je ne parle pas du voile intégral – mettre un burkini était un choix personnel, au moins le premier jour. Les registres ont donc été mélangés. On ne peut pas interdire le burkini à la plage au nom de la défense des droits des femmes, de même que le gouvernement ne peut pas, par décret, obliger les hommes à faire la lessive ou la vaisselle. Il y a des espaces où la liberté individuelle et la démocratie dépassent le principe de l’égalité républicaine et de l’égalité entre les femmes et les hommes. Du côté de la laïcité dite « ouverte », le programme semble être parfait et généreux. Bien sûr, il faut aller dans le sens d’une tolérance et d’une écoute vis-à-vis de l’expression de chacun, être attentif à la diversité et aux cultes minoritaires. Mais il faut aussi voir le processus en cours : des replis identitaires se forment et la société est en train de se fractionner en îlots de croyances qui ne communiquent plus entre eux et qui peuvent verser dans l’agressivité mutuelle. En même temps, je nous vois mal revenir à une laïcité autoritaire et cassante… Quoi qu’il en soit, les plus grands défis qui nous attendent concernent les espaces ouverts comme la plage.

Voyez-vous des solutions à ces contradictions ?

Pour l’instant, le problème me semble insoluble, mais il faut absolument l’étudier en évitant les amalgames. Enfin, si, le burkini nous montre qu’il existe une solution : évoluer vers une République autoritaire, restreindre les espaces de liberté. Veut-on vraiment aller dans ce sens ? Dans tous les débats sur la laïcité, on voit qu’on fait attention de ne pas être trop coercitif ou disciplinaire. Le Conseil d’État le rappelait dans son arrêté qui invalidait un arrêté municipal anti-burkini. Et pourtant, il y a encore dans les mentalités l’idée qu’on devrait interdire ce vêtement, que ce n’est pas une bonne chose. Cela signifie qu’on veut mettre un coup d’arrêt à l’élargissement de la démocratie dans la vie quotidienne pour aller plutôt dans le sens d’une République autoritaire. On voit que cette idée monte à travers le monde : le régime ultra-conservateur en Pologne, le populisme autoritaire en Hongrie, les états-Unis de Trump, la Russie ou encore le changement de nature du pouvoir en Turquie. Pour l’instant, en France, ce ne sont que des vagues, mais sur le long terme, on pourrait voir monter le populisme ou le désir d’une République autoritaire pour résoudre ce problème.

Le burkini révèle donc des problèmes profonds…

Ils sont très liés aux questions que je développe. Le cœur du livre porte sur la contradiction entre République et démocratie. La République a une longue histoire qui vient d’en haut, de ses institutions. La démocratie vient d’en bas, des individus qui veulent affirmer leurs libertés et leurs espaces de liberté. En 1905, République et démocratie étaient assez similaires et pouvaient s’articuler. Aujourd’hui, la démocratie s’élargit dans les choix individuels de chacun et la République se vide de son contenu. Par exemple, à l’école, on est de plus en plus attentif à l’enfant, à ses désirs personnels, à son autonomie. Là aussi la démocratie, qui vient d’en bas, se débloque, elle grignote l’autorité républicaine et l’autorité du principe laïque. La laïcité est un formidable projet d’émancipation qui permet le vivre-ensemble et la liberté d’expression des particularités de chacun. Sauf que dans certains espaces, ça ne marche pas bien, or ces espaces se développent. La laïcité est face à des défis vraiment majeurs. Il ne faut surtout pas attendre les évènements déclencheurs de crise, comme le burkini, pour que les débats se rallument. Parce que dans ces circonstances, les débats se mènent mal.

Propos recueillis par Louise Gamichon