L’empereur, le shintô et l’État
par Louise Gamichon
Voilà environ 200 ans que le Japon n’avait pas connu une telle situation : l’empereur Akihito a émis le souhait d’abdiquer. Ce monarque de 83 ans, intronisé en 1989 à la mort de son père Hirohito, s’estime fatigué et trop âgé pour exercer ses fonctions – exclusivement représentatives. Il voudrait passer la main à son fils aîné, Naruhito, qui deviendrait alors le 126ème empereur de cette unique dynastie régnante. Des archives font remonter cette famille impériale à plus de 1 500 ans – 2 500 selon la légende, qui raconte qu’ils sont en fait les descendant de la déesse shintô du soleil Amaterasu. En japonais, le mot empereur se dit tenno, qui signifie « empereur céleste », pour souligner son ascendance divine.
Le shintoïsme (littéralement « Voix des dieux ») est la religion première de l’archipel nippon. Elle repose sur des offrandes à des esprits – les kami –, divinités qui peuvent correspondre à des éléments naturels (arbres, montagnes, forêts, rizières) ou à des personnes décédées. Il existe aussi des kami locaux, dédiés à un lieu en particulier. Le shintoïsme japonais est influencé par le bouddhisme, importé de Chine vers le VIe siècle, mais aussi par le confucianisme – école philosophique et religieuse issue de Chine. Ce syncrétisme n’a pas vraiment posé de problème jusqu’au XIXe siècle, lorsque le gouvernement de Meiji (1868-1912) sépare officielle le bouddhisme et le shintô en 1871. Il s’agissait surtout de rendre à l’empereur les pleins pouvoirs détenus depuis plusieurs générations par les shoguns [« généraux »] bouddhistes. Cette reprise en main fit du shintô une sorte de religion d’Etat qui impliquait une dévotion et une loyauté totale envers l’empereur. Durant l’ère Meiji, le monarque est considéré comme un dieu vivant, une personne sacrée, il devient aussi le prêtre suprême du shintô. Dans le même temps, l’idéologie militariste gagne du terrain au Japon.
Le statut d’empereur dieu vivant est abandonné officiellement et publiquement en 1946 par Hirohito, le père de l’actuel empereur, après le feu nucléaire sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. L’empereur Hirohito revendiquait son essence divine et s’est compromis avec le régime militariste, dont les membres les plus bellicistes revendiquaient le shintô d’État. Après la défaite en 1945, les Américains veillent à supprimer tout ce qui pourrait permettre un regain de militarisme au Japon. L’équivalent d’une séparation des Églises et de l’État est inscrite dans la Constitution de 1947 : l’empereur n’a plus qu’un rôle de représentation, il n’a plus le droit de parler de politique dans ses discours publics et perd son pouvoir religieux dans les textes officiels. Il continue cependant à effectuer des rites pour attirer les bonnes grâces des kami pour tous les Japonais dans les deux temples des jardins du palais impérial. Ces prières mystérieuses sont désormais faites à titre privé.
Il reste du chemin avant que l’actuel empereur, Akihito, obtienne le droit d’abdiquer : la Diète – le Parlement japonais – doit approuver la loi permettant à Akihito d’abandonner le pouvoir. Il faudra encore fixer la date et les modalités. Par exemple, l’empereur deviendra-t-il « empereur retraité » ? Pourra-t-il simplement renoncer à son titre d’empereur comme il semblait le suggérer à demi-mot en août 2016 ? La puissance Agence de la maison impériale, qui régente toute la vie du palais et contrôle les faits et gestes de la famille impériale, aura sans doute son mot à dire sur ces questions. Un autre phénomène, plus pratique, pourrait entrer en ligne de compte : les calendriers. À chaque nouvel empereur, le Japon change d’ère. L’empereur choisit un nom posthume au moment de son intronisation (Heisei, « accomplissement de la paix » pour l’empereur Akihito). Ce nom doit être unique, il définit le nom de toute la période – l’ère – durant laquelle l’empereur va régner. Actuellement, « l’ère Heisei » se trouve à cheval sur deux années, or, il n’est pas rare que les Japonais s’appuient sur les ères plutôt que sur les dates du calendrier grégorien. L’abdication pourrait permettre de faire coïncider le début de la prochaine ère avec le début de l’année 2019. Pas sûr que les fabricants d’agendas, qui préparent l’édition 2019 en ce moment, voient tous ces changements d’un bon œil.
En savoir plus :
- Sur la fondation du Japon
- La famille impériale (La Croix – Le Point)
- Le shintô, voie des dieux et sanctuaires