Si l’islam est souvent au cœur des polémiques, il n’est pas la seule religion monothéiste à pratiquer des séparations. S’agit-il pour autant de phénomènes exclusivement religieux ? La ligne de partage entre le cultuel et le culturel n’est pas toujours très claire.
Depuis quelques années, des atteintes à l’égalité femmes/ hommes ou des demandes de non-mixité font la Une des journaux. Refus de serrer la main de collègues femmes, demandes (voire instauration illégale) d’horaires séparés, autant d’affaires qui font grand bruit. Le sujet a rejailli avec force début décembre 2016, lorsqu’un reportage de France 2, tourné en caméra cachée en banlieue parisienne, montrait deux femmes mal accueillies dans un café où se trouvaient uniquement des hommes. Ces militantes pointaient des raisons religieuses. Une contre-enquête du Bondy Blog montrait ensuite que l’affaire était plus complexe : le patron du bar et des clients affirment avoir invité les deux femmes à s’installer à plusieurs reprises, des journalistes ont rencontré des clientes régulières de ce bar PMU.
Si les affaires médiatisées concernent souvent l’islam, cette religion n’est pas la seule concernée. Le maire de Sarcelles (Val-d’Oise), François Pupponi, a expliqué lors d’un colloque qu’il ne serrait plus la main de ses administrées après avoir essuyé le refus systématique de femmes juives orthodoxes. Dans certaines églises catholiques, des prêtres traditionalistes tiennent les petites filles à l’écart du chœur lors des messes.
La non-mixité est-elle un phénomène cultuel ou culturel ?
Concernant l’islam, « le cultuel et le culturel sont imbriqués, répond l’islamologue Razika Adnani. La religion s’inscrit dans la culture d’un pays, culture qui, ensuite, se construit elle-même à travers cette religion. L’islam reprend et adapte beaucoup de choses qui existaient déjà dans la société arabe du VIIe siècle, comme le hajj [pèlerinage à La Mecque] ou le voile ».
Du côté du christianisme, « la mixité est d’abord une question culturelle. Elle varie selon les cultures et évolue dans le temps. Ce n’est en aucune façon un présupposé dogmatique ou une disposition d’ordre théologique. Il existe, au fil de l’histoire, des réponses très variées. Les chrétiens vivent dans le monde, la réponse est donc conforme à la culture du temps », explique la théologienne Anne Soupa, co-fondatrice du Comité de la jupe – une association qui vise à promouvoir la place des femmes au sein de l’Église catholique née en 2008. Et aujourd’hui ? « En France, des mouvements traditionalistes, qui risquent de nêtre que des épiphénomènes mais font beaucoup parler d’eux, luttent en fait contre l’émancipation féminine et multiplient les occasions de différencier les activités des garçons et des filles, en particulier dans le jeune âge. Ils remettent en question le mouvement émancipateur de la génération précédente ».
Dans le judaïsme, la question se pose différemment : « Il existe une différence fondamentale entre le courant traditionnel et le mouvement libéral, précisément autour de cette séparation ou non-séparation des femmes », explique le rabbin Yann Boissière du du MJLF (Mouvement juif libéral de France) et fondateur de l’association interconvictionnelle Les Voix de la Paix. Il indique que l’égalité a été l’un des premiers thèmes abordés par les congrès fondateurs du mouvement juif libéral en 1844, 1845 et 1846. Ces conférences mettent fin aux séparations dans tous les domaines. Les femmes peuvent étudier le Talmud*, elles ont accès au rabbinat et ne prient plus dans un espace dédié à la synagogue.
Il est clair que les religions sont marquées par un héritage patriarcal fort, qui perdure aujourd’hui, parfois sous couvert des différences entre les femmes et les hommes. Le débat faire rage entre les tenants de l’égalité et ceux qui estiment qu’hommes et femmes sont « complémentaires » – ce qui justifie alors une division sexuée des rôles et des aptitudes de chacun. Le sujet a rejailli en 2012, en Tunisie, au sujet d’un article de la Constitution : le parti islamiste Ennahda, alors majoritaire à l’Assemblée, souhaitait introduire la notion de « complémentarité homme/femme » dans la loi fondamentale. Cet article a été abandonné suite à de nombreuses manifestations de protestation.
Dans quelles situations femmes et hommes sont-ils séparés ?
Dans le judaïsme, les pratiques peuvent fortement varier d’un courant à l’autre selon le rabbin Yann Boissière : « On reconnaît vite une synagogue libérale, femmes et hommes y prient ensemble et le rabbin peut être une femme. Dans le monde traditionaliste, ils sont séparés par des mehitzot », littéralement des séparations physiques, qui peuvent être des paravents, des draps, ou une galerie à l’étage de la synagogue, parfois entourée de moucharabiés. « Des preuves archéologiques montrent bien que cette séparation n’existait pas au temps du Temple ».
Le rabbin précise qu’une telle séparation n’a existé qu’une fois, peu avant la destruction du Temple par Titus en 70, époque à laquelle il y aurait eu des débordements pendant la fête des cabanes (Soukkot), mais la construction était temporaire. « Les premières mehitzot datent du Moyen Âge, en même temps que se développe une pensée autour de la pureté et l’idée d’une tentation », explique-t-il.
La séparation peut ensuite être étendue jusqu’à l’extrême dans les quartiers ultra-orthodoxes en Israël : trottoirs séparés, lunettes floues pour ne pas voir les femmes. Yann Boissière souligne qu’il s’agit d’une petite minorité très visible qui pense appliquer un geste de piété supplémentaire. Le « shomer negiah », celui qui évite le contact, ne serre pas la main des femmes et ne s’assoit pas entre deux femmes, par exemple.
Dans les lieux de culte musulmans, les femmes prient dans des salles ou mezzanines, à l’écart des hommes. « Dans le Coran, le voile désigne un rideau à travers lequel les femmes du Prophète s’adressent aux hommes. Ce rideau justifie la séparation femmes/hommes à la mosquée pour de nombreux théologiens. D’autres expliquent que prier derrière une femme les incommode », explique Razika Adnani. Des contre-exemples existent – les mosquées ou prières dites « inclusives », ouvertes aux homosexuels, où femmes et hommes se mélangent – mais ces pratiques restent minoritaires. Dans certains pays, il arrive que les femmes et les hommes se séparent lors de réceptions ou de repas. Culturellement, on sépare aussi les chambres des enfants de sexe opposé à partir d’un certain âge.
Du côté des chrétiens, en particuliers chez les catholiques français, la théologienne Anne Soupa note une pratique de séparation récente. Depuis les années 2000, dans certaines paroisses, les petites filles enfants de chœur sont tenues à l’écart du chœur, lieu central où se trouve l’autel depuis lequel le prêtre célèbre la messe dans une église :
« Ces petites filles sont appelées servantes d’assemblée. Elles n’ont pas les mêmes vêtements et ont moins de responsabilités que les petits garçons enfants de chœur. Le chœur est considéré par certains comme un espace sacré dévolu au prêtre, qui serait le dépositaire du sacré. Ils pensent qu’en rapprochant les garçons du chœur, on encouragera chez eux les vocations de prêtre. Ce n’est pas prouvé, cela n’a aucun fondement théologique, mais cela existe, au risque de traiter les petites filles en baptisées de seconde zone et de les dégoûter de la messe. La carence en prêtres, qui hante l’Église de France, a permis cette dérive qui est à mon sens une faute pastorale ».
Ces initiatives appartiennent aux curés, qui, en général, parviennent à convaincre les parents que le rôle des fillettes n’est pas moindre. Anne Soupa regrette que la hiérarchie catholique ne dise rien sur cette pratique, qui n’a aucun fondement théologique. Les nouvelles normes liturgiques de 2004 (Instruction Redemptionis Sacramentum) stipulent que « les filles ou les femmes peuvent être admises à ce service de l’autel, au jugement de l’évêque diocésain ». Cela n’est ni automatique, ni obligatoire.
Les textes sacrés justifient-ils cette séparation ?
« La Bible hébraïque est plutôt “women friendly”, elle compte des personnages féminins forts comme des matriarches, des prophétesses, Déborah, femme juge, des femmes d’action comme Yaël [personnage qui assassine le cruel général Sissera qui avait lancé son armée contre le peuple juif]. En revanche, dans le Talmud*, on trouve de tout. Des historiens pensent que les passages misogynes du Talmud viennent en fait de la culture grecque. La civilisation hellénistique fait son entrée au Moyen-Orient avec la conquête d’Alexandre en -300, elle a été un modèle puissant et on sait que des parties de cette culture ont migré dans les débats intellectuels juifs de l’époque et donc dans le Talmud », indique le rabbin Yann Boissière.
« Après, le judaïsme halakhique, le judaïsme de la loi (halakha), qui a été développé par les rabbins entre 70 et 200 en réaction à la destruction du Temple, théorise une différence entre les hommes et les femmes à partir de la notion de mitzvot, des commandements à accomplir, des choses à faire ou ne pas faire. On décrète que les femmes sont exemptées de certains commandements positifs liés au temps comme allumer les bougies du shabbat, ce qui tend à organiser l’exclusion des femmes de la vie synagogale. Cette exemption a installé une hiérarchie, et le poids de la sociologie a fait que cette exemption s’est muée en interdiction, alors que ce n’en est pas une ».
Dans le Nouveau Testament, selon la bibliste Anne Soupa, « Jésus traite les hommes et les femmes de la même manière. Il ne considère jamais la masculinité ou la féminité dans la manière dont il entre en relation avec les gens. D’une certaine façon, Jésus est le défenseur des Droits de l’Homme et il les invente en défendant les droits des femmes, en allant au-devant de tous les êtres blessés ou entravés par une servitude ». Elle note que les femmes jouaient un rôle important dans le christianisme primitif. Certaines étaient diaconesses, au service de femmes pauvres, et procédaient à leur baptême, qui s’effectuait nu à l’époque.
« Au tournant des deux millénaires, l’éviction des femmes des responsabilités a été instituée dans le droit canon par la réforme grégorienne qui postule que seuls les clercs sont habilités à exercer les trois fonctions importantes dans l’Église : celle de gouverner, d’enseigner et de sanctifier. À ces différences de responsabilité s’est ajoutée une anthropologie fautive, qui méconnaît la création simultanée de l’homme et de la femme au chapitre deux de la Genèse. D’une part, Eve ne sort pas de la côte d’Adam, elle en est le côté, la moitié. D’autre part, Adam est un être indifférencié, le symbole de l’humanité, souffrante de solitude, en mal d’un autre qui lui soit assorti. Dieu fait tomber sur lui une torpeur, et divise l’humanité en deux. Au réveil, l’homme et la femme se font face, à égalité. Le magistère s’appuie sur une prétendue antériorité de l’homme masculin, on le voit dans tous les tableaux de commande religieuse comme le plafond de la chapelle Sixtine. À partir de là, le magistère romain considère que la femme, conformément à son statut “second”, est l’aide de l’homme, qu’elle a vocation à la maternité et donc au mariage ».
Anne Soupa analyse : « Le magistère donne un contenu à une différence dont la Bible dit seulement qu’elle est. Cette situation de soumission ontologique séculaire – on touche à la question de l’Être et de son “pour quoi” – est revenue avec force lors des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI au XXe siècle. Tandis que l’homme est donné au monde pour y déployer sa liberté, la femme est affectée à une “vocation”. Elle est instrumentalisée et son existence devient un destin ».
« Dans le Coran, le voile (en arabe hidjab), qui désigne un rideau, est une séparation physique entre les femmes et les hommes. Dans le verset 53 de la sourate 33 les Factions, le Coran dit que les femmes du Prophète parlent aux hommes à travers ce rideau », indique Razika Adnani.
Cette question du voile, ajoutée à d’autres versets qui recommandent que la femme cache ses atouts, justifie très souvent la non-mixité selon l’islamologue. « Mais quand on parle de l’islam, il n’y a pas que le Coran. Il y a aussi les interprétations, les différentes écoles juridiques, la sharia (loi divine) et le fiqh (jurisprudence inspirée des textes religieux et qui peut varier selon les pays). Si le Coran ne dit pas quelque chose, le fiqh peut le dire. Dans l’islam tel qu’il est pratiqué, le voile en tant que vêtement existe, et des femmes le voient comme une prescription ».
L’islamologue indique que la mixité recule sous l’influence de courants religieux durs comme le wahhabisme. Elle donne l’exemple de l’école juridique hanafite, réputée la plus souple, majoritaire en Asie mais présente dans d’autres pays, comme l’Égypte, où « c’est l’homme qui prend la tête du foyer. Chez les hanafites, la femme peut endosser ce rôle à condition de l’énoncer lors de la cérémonie de mariage et que le mari soit d’accord. Aujourd’hui, cette souplesse a complètement disparu en Égypte. Elle était considérée comme une hérésie par les islamistes ». Razika Adnani, qui a abordé la question de la succession dans ces ouvrages – les femmes n’ont droit qu’à la moitié des biens transmis en héritage –, souligne que de nombreuses intellectuelles travaillent sur des sujets afin d’amender cette inégalité. Mais l’islamologue souligne que la voix et l’influence des religieux sont toujours très fortes et que ces intellectuelles sont peu mises en valeur.
La laïcité est-elle garante de la mixité ?
En tant que principe juridique, la laïcité ne s’exprime pas directement sur ce sujet. La loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 a d’ailleurs été adoptée à un moment où les femmes ne pouvaient pas voter. Entre 1918 et 1940, le Parlement a examiné six propositions de loi pour leur accorder ce droit. Au Sénat, le Parti radical s’y opposait au motif que le vote des femmes était trop influencé par l’Église. Les femmes ont obtenu le droit de vote par ordonnance, en 1944. Filles et garçons ont été séparés à l’école laïque jusqu’à la fin des années 1960. Plus tard, la conquête de certains droits (accès à la contraception en 1967, IVG en 1975) s’est faite en opposition aux préceptes religieux et a pu aboutir dans le cadre de la République laïque.
Un rapport du Sénat, intitulé « La laïcité grantit-elle l’égalité femmes-hommes ? », paru en novembre 2016, confirme que la laïcité, en elle-même, ne suffit pas à garantir l’égalité. Ce document soulignait aussi que « le débat sur le fait religieux dans notre pays s’est progressivement étendu aux thèmes de la mixité et de l’égalité entre femmes et hommes ».
Dans son « Rappel du cadre légal permettant de sanctionner les agissements contraires aux exigences minimales de la vie en société » de février 2017, l’Observatoire de la laïcité citait des jurisprudences qui permettent de sanctionner, par exemple, le refus de serrer la main d’une collègue femme. La plupart sont liées à des lois sur l’égalité ou à des textes anti-discriminations.
Pour aller plus loin :
- Normes religieuses et genre, sous la direction de Florence Rochefort, Armand Colin (2013)
- Et si Dieu était une femme ? Le Monde des Religions n°60, juillet-août 2013
- Dieu aime-t-il les femmes? Anne Soupa, Médiaspaul (2012)
- La nécessaire réconciliation, Razika Adnani, UPblisher (2013)
- Éloge de la loi, Yann Boissière, Cerf (2017)
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