Accueil Laïcité Société Pourquoi Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon s’écharpent-ils sur la laïcité ?

Pourquoi Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon s’écharpent-ils sur la laïcité ?

À l’origine de cette affaire

Tout commence par une interview à BFMTV de la députée de la France Insoumise (FI) de Paris Danièle Obono le dimanche 1er octobre 2017. L’élue vient y parler du nouveau projet de loi antiterroriste auquel son mouvement politique s’oppose. La journaliste Apolline de Malherbe l’interroge sur le volet « radicalisation » de la loi (la radiation d’un fonctionnaire qui serait radicalisé entre autres mesures). La députée répond d’abord qu’il faudrait mieux définir ce qu’est la radicalisation. Lorsque la journaliste cite expressément l’affaire des chauffeurs de bus de la RATP qui refusaient de conduire le véhicule s’il avait été conduit par une femme auparavant, Danièle Obono se demande s’il s’agit de radicalisation. Pour elle, il n’y a pas de lien direct avec le terrorisme. La journaliste insiste, la députée finit par affirmer qu’il s’agit de sexisme et de discrimination, pas de radicalisation, et que cela n’a rien à voir avec la religion. Elle condamne un peu plus tard l’attitude des chauffeurs de bus. Dès le lendemain, des réactions outrées par ces propos agitent la Toile. La députée est accusée de faire preuve de déni.

Voir l’interview, à partir de 7’. Durée, 10 mn.

Que s’est-il passé ?

Manuel Valls est invité à commenter cette séquence télévisée le 3 octobre sur RTL. L’ancien Premier ministre, désormais député de l’Essonne, affirme : « C’est plus que de la complaisance. C’est une complicité avec un islam politique ». Et de renchérir plus généralement au sujet de la France Insoumise, en dénonçant un « discours islamo-gauchiste » : « Dans leur discours, dans leurs pratiques concernant l’islam radical, il y a de la complaisance ».

Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls siègent tous deux au sein de la commission parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie. Ils doivent s’y voir l’après-midi même. Peu avant la réunion, le chef de file de la France Insoumise apprend que Manuel Valls va probablement être nommé président de cette commission. Jean-Luc Mélenchon s’y rend, se dispute avec Manuel Valls et la quitte avec fracas. Il explique sa démission dans un courrier au président de l’Assemblée nationale François de Rugy en accusant Manuel Valls d’être un « personnage extrêmement clivant, qui suscite de forts rejets du fait de sa proximité avec les thèses ethnicistes de l’extrême droite » et d’avoir eu des accointances « avec les dirigeants de l’extrême droite israélienne » lorsqu’il était Premier ministre. Sur Twitter, il enfonce le clou en écrivant : « Dorénavant, la bande à Valls est totalement intégrée à la fachosphère et à sa propagande ».

Rapidement, l’entourage de Manuel Valls réplique en créant le mot-dièse #Je SuisLaBandeDeValls. Des personnalités, qui ne se retrouvent pas nécessairement dans la politique de l’ex-premier ministre, prennent son parti concernant le discours « islamo-gauchiste ». Caroline Fourest, par exemple, salue notamment le fait que Manuel Valls a toujours « défendu la laïcité », qu’il n’aurait pas fermé les yeux sur les revendications des intégristes.

Jeudi 12 octobre, sur Europe 1, Manuel Valls va plus loin :

« Quand on dit que je suis l’ami de l’extrême droite israélienne, au fond, on veut passer un seul message : dire que Manuel Valls est l’ami des juifs. […] Jean-Luc Mélenchon et ses amis ne se rendent pas compte – ou ils s’en rendent compte et c’est encore plus grave – que l’antisémitisme, ou l’antisionisme, ce nouvel antisémitisme d’aujourd’hui, est au cœur de la matrice de l’idéologie de l’islamisme totalitaire ».

Analyse : ce que dit cette affaire des débats actuels

Tous les termes qui fâchent se retrouvent dans cette dispute : le terrorisme, la laïcité, le racisme, l’antisémitisme, le tout saupoudré d’un antagonisme entre « l’islamo-gauchisme » et « la fachosphère ». Au-delà des phrases assassines et des propos polémiques, quels sont les arguments convoqués ?

D’un côté, la France Insoumise s’inquiète de la « dérive sécuritaire » d’une nouvelle loi antiterroriste vis-à-vis des citoyens, notamment musulmans, mais elle n’est pas très claire sur ce qu’elle propose en matière de lutte contre la radicalisation. Elle demande un débat sur le terme même de radicalisation et s’interroge sur les motivations des terroristes. De l’autre côté, Manuel Valls redoute que les analyses sur les terroristes nourrissent une sorte de culture de l’excuse, que cela empêche de constater que sur certains territoires, des intégristes religieux ont une influence et une autorité qu’ils ne devraient pas avoir. Il pointe par ailleurs que taxer les personnes d’être proches de l’extrême-droite israélienne, c’est reprendre des éléments de langage antisémites présents dans la propagande des groupes terroristes.

Pour sortir des invectives, on peut se demander si ces différentes inquiétudes sont incompatibles les unes avec les autres.