Accueil Non classé “Allier les libertés et la vie ensemble, c’est tout l’équilibre magnifique de la laïcité”

“Allier les libertés et la vie ensemble, c’est tout l’équilibre magnifique de la laïcité”

Dans La France est-elle laïque ? (Éditions de l’Atelier, 2016), Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, pose des questions qui fâchent et y répond sur un ton apaisé. Pour l’auteur, ce livre est l’occasion de faire le point sur ce qu’est la laïcité et de recentrer les débats.

Pourquoi avoir choisi un titre en forme de question pour ce livre ?

Jean-Louis Bianco : Je voulais répondre à deux affirmations : la première selon laquelle la France n’est plus laïque parce qu’elle cède- rait trop de place aux religions ; la seconde, exactement symétrique, pour qui la France n’est plus laïque parce qu’elle ne serait plus fidèle à l’esprit de la laïcité, qu’elle tendrait à restreindre la liberté de manifester ses convictions religieuses. Ces deux critiques me paraissent également injustifiées, mais je suis parti d’elles, transformées en une seule question : La France est-elle laïque ? Et je réponds : oui, la France est laïque, elle est toujours laïque, mais à condition de faire vivre cette laïcité, de la promouvoir et de la défendre quand elle est attaquée.

Quel est le projet autour de ce livre ?

D’abord, faire de la pédagogie, ce qui est notre tâche fondamentale à l’Observatoire. Ces vingt ou trente dernières années, on a peu parlé de laïcité, si ce n’est sur le plan historique ou dans les débats sur l’enseignement privé. Pendant des années, on a salué rituellement la laïcité, de manière un peu mécanique. Mais aujourd’hui on s’est mis à réinterroger la laïcité, ce qui me semble une très bonne chose, parce qu’on avait un peu oublié ce que c’était. On avait oublié d’en parler, d’en débattre et de se l’approprier. Le but de ce livre est de contribuer, avec de nombreuses interventions de terrain, à la faire connaître et à la faire comprendre. Parce que la laïcité constitue le meilleur rem- part contre les pressions, en fait politiques, qui veulent imposer une loi extérieure à la loi démocratique, pressions qui existent dans l’islam mais aussi dans d’autres religions. Si chaque citoyen, chaque personne, chaque responsable est bien conscient de ce qu’est la laïcité, de ce qu’elle permet et de ce qu’elle interdit, alors nous résisterons mieux, collectivement, à ces pressions. Et nous résisterons aussi à cette dérive qui consiste à multiplier les interdictions, ce qui est exactement contraire au premier pilier de la laïcité, qui est la liberté définie par la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

En quoi les propositions d’interdictions sont-elles des dérives ?

Je soutiens qu’il n’y a pas trente-six laïcités, il n’y en a qu’une, qui est le produit de notre histoire et qu’il faut mieux connaître. Elle est le résultat de nombreux combats – dont certains ne sont pas terminés. C’est un principe politique qui se traduit en termes juridiques, y compris par la jurisprudence, de manière assez précise. La loi a certes connu des ajustements, nous ne sommes pas restés figés en 1905, mais pour l’essentiel, l’esprit et les principes demeurent tout à fait actuels. Toutes les propositions faites aujourd’hui visent à interdire partout les signes d’appartenance religieuse. On est bien sûr libre d’en débattre, mais je considère qu’il s’agirait d’une dérive extrêmement dangereuse pour les libertés et pas seulement pour la laïcité. Ces interdictions multiplieraient les tensions et les risques d’incidents graves. L’interdiction de tout signe d’appartenance religieuse pour les usagers des services publics, dans les universités, pour les parents accompagnateurs de sorties scolaires, et même dans la rue restreindraient des libertés qui sont garanties par la Déclaration des droits de l’homme, la Constitution et nos engagements internationaux.

Les limitations à la libre expression des convictions pourraient ensuite s’imposer pour les convictions philosophiques, politiques, syndicales. Il faut apprendre à distinguer ce qui ne plaît pas, ce qui choque, ce qui peut être combattu sur le plan des principes et des idées, de ce qui doit être interdit, sans quoi nous ne sommes plus dans une société de liberté. Or allier les libertés et la vie ensemble, c’est tout l’équilibre magnifique de la laïcité. Et cet équilibre ne se règle pas en neutralisant les citoyens et en neutralisant l’espace public. Le livre vise à dire ce qu’est la laïcité et ce qu’elle n’est pas, à bien situer les débats.

Pourquoi, selon vous, la laïcité est-elle parfois invoquée à tort ?

On mélange les questions. Les responsables politiques devraient apprendre à faire le tri entre ce qui relève de la laïcité et d’autres sujets. Il faut aussi être précis dans le diagnostic. Les tensions autour de la gestion du fait religieux montent, indiscutablement, depuis des années. Elles sont pour une part la manifestation des tensions très fortes, qui traversent la société française. La société va mal, les gens n’ont plus d’horizon, n’ont plus d’espérance, ils sont extrêmement critiques sur les politiques. Nous rencontrons des problèmes très graves de chômage de masse, de pouvoir d’achat. Dans ce contexte, chacun a tendance à se crisper, à se recroqueviller sur soi et surtout contre tout ce qui peut être différent : les jeunes contre les anciens, mais aussi les Français contre les étrangers, les musulmans contre les non-musulmans. Les débats prennent un caractère passionnel et passionné. C’est vrai qu’il existe des discriminations, notamment à l’embauche, elles vont d’ailleurs au-delà de la question de la religion puisqu’elles concernent aussi les quartiers, les femmes, les homosexuels.

D’autre part, dans les quartiers populaires l’application des valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité est loin d’être complétement réalisée. On retrouve là Jaurès qui disait en 1904 « la République doit être laïque et sociale, elle restera laïque si elle sait rester sociale ». C’est encore plus vrai en 2017.

Deuxième question, c’est celle de l’islam, dont la présence est plus manifeste, notamment à travers le port du voile. Il ne s’agit pas de débattre de l’islam en soi mais de sanctionner les comportements et les paroles qui portent atteinte à la laïcité. Notamment, ce qui n’est pas directement la laïcité, mais ce qui lui est très lié, à l’égalité entre les femmes et les hommes. Il faut affirmer et réaffirmer que la grande majorité de nos compatriotes musulmans vivent leur religion de manière tout à fait tranquille et en respectant les lois de la République.

Troisième question, celle de l’identité. Qu’est-ce que c’est que la France au XXIe siècle, dans un monde globalisé, dominé par la finance, avec la perte des espérances, la perte des repères, l’affaiblissement des idéologies ? Qu’est-ce qui reste de l’autonomie de décision d’un pays ? La question des faits religieux s’inscrit dans cette interrogation. Et je crois qu’il ne faut pas du tout fuir ce débat.

Comment y répondre ?

Il faut rappeler que la France c’est d’abord une histoire, que l’on doit assumer, avec ses grands moments et ses moments sombres, que l’on doit partager. La France, c’est une langue. C’est, comme le disait Ernest Renan un « référendum de tous les jours ». C’est bien sûr la République et la laïcité. Mais pas uniquement. On ne peut pas réduire la France à la laïcité. Et puis la France doit être un projet pour l’avenir, parce qu’on ne gouverne pas en regardant dans le rétroviseur. Ce qui est très grave, c’est qu’il y a aujourd’hui des visions caricaturales de l’identité de la France qui font tache d’huile, qui s’étendent, qui gangrènent la pensée, comme si nous étions tous des descendants de Gaulois, hommes, blonds, chrétiens. Ce qui n’a jamais existé. L’histoire de France a toujours été celle d’apports extrêmement divers.

Donc apportons de la clarté en distinguant les différentes questions et les différents niveaux. Refusons la tendance au manichéisme. Réfléchissons à ce qu’est la démarche laïque plutôt que de se fonder sur des émotions et des a priori. Cette démarche laïque consiste à s’émanciper de ses conditionnements et de ses préjugés pour penser par soi-même et faire appel à la raison.

Comment expliquer aux élèves les différentes conceptions de la laïcité des candidats à l’élection présidentielle ?

Il faut tout simplement s’en tenir à des faits historiquement prouvés, à des affirmations juridiquement fondées, à des enquêtes rigoureuses. Après chacun se fera l’opinion qu’il voudra.

Ce qui n’est pas évident…

Non bien sûr parce que la laïcité est souvent déformée et instrumentalisée. Mais le débat politique central n’est plus celui de la loi de 1905, entre les partisans de la laïcité telle qu’elle est aujourd’hui, Aristide Briand, Jean Jaurès, Georges Clémenceau et les partisans d’une laïcité anticléricale voire même antireligieuse, parmi lesquels Émile Combes. Cela n’a pas complètement disparu, mais aujourd’hui c’est la question sociale, la question de l’islam, la question de l’identité qui sont les points de clivage.

Comment faire pour que la laïcité redevienne un ciment du vivre-ensemble ?

C’est d’abord tout le travail de l’école. Ce travail engagé depuis quelques années, est tout à fait considérable. Il faut du temps. Je suis frappé de constater aussi qu’en dehors de l’école, les collectivités locales, les associations, mènent beaucoup d’actions pour faire connaitre, défendre et promouvoir la laïcité. À moyen terme, je suis optimiste sur le fait que nos concitoyens s’approprient la laïcité de manière raisonnée et raisonnable. Dans l’immédiat ma grande crainte, c’est qu’il arrive des incidents graves à cause de l’hypermédiatisation de quelques cas ou à cause de paroles politiques irresponsables.

L’aspect « pratique » peut-il aider à aborder la laïcité ?

Beaucoup. Sur le terrain, on voit que les gens demandent des repères pratiques, en tant que citoyens, syndicalistes, managers, élus locaux, fonctionnaires, professeurs. C’est dans cette optique que nous avons publié des guides, que nous contribuons à des modules de formation et que nous répondons à toute question qui nous est soumise. C’est aussi le sens du livret laïcité du ministère de l’Éducation nationale. Il est important que les règles soient rappelées, précisées, parce que les frontières ne sont pas toujours évidentes. Il faut que l’ensemble soit discuté, approprié par le monde de l’éducation, pas seulement par les enseignants mais aussi les personnels administratifs, les CPE. Nous évaluerons tous ces dispositifs dans notre prochain rapport annuel.

Propos recueillis par Louise Gamichon