Verbale, idéologique ou comportementale, la radicalisation est gigogne
par Louise Gamichon
Un diagnostic d’autant plus difficile à établir que les radicalisations verbales et idéologiques sont quasiment invisibles : « Il faut vraiment bien connaître les différents dialectes pour repérer leurs éléments de langage », indique Mathieu Guidère.
« Seule la radicalisation comportementale est visible. Et encore, certains utilisent ce qu’on appelle la technique de la dissimulation, la taqiyya en arabe. Dans ce cas, le radicalisé fait semblant de ne pas l’être ».
Lutter contre la radicalisation verbale implique un travail d’éducation sur le long terme, tout comme la lutte contre la radicalisation idéologique qui implique un travail intellectuel de longue haleine pour produire des contre-discours. Sur le court terme,
« l’urgence, c’est la connaissance du terrain, pouvoir faire un état des lieux, une cartographie de la radicalisation en France, de ses tendances et de ses acteurs, mais aussi d’empêcher certains de passer à l’acte. Cela suppose un bon réseau de renseignement », indique Mathieu Guidère.
Dans les actuels dispositifs de « déradicalisation », le spécialiste relève trois méthodes de travail.
- L’approche doctrinale – ou désendoctrinement : elle vise à comprendre la psychologie des radicalisés pour lutter contre leurs idées.
- L’approche comportementale, qui permet notamment de détecter des signaux de radicalisation communs à des idéologies différentes.
- L’approche mixte : elle prend en compte les deux précédentes et tente de comprendre quels éléments religieux justifient certains comportements pour mieux travailler sur ces points précis.
Mathieu Guidère ajoute qu’une sensibilisation à la géopolitique du monde musulman permettrait aussi de lutter contre la radicalisation en évitant d’importer des conflits :
« Aujourd’hui, il existe des luttes intestines internes à l’islam. Je vais même plus loin : le monde musulman est en guerre de religion. Il existe un conflit entre les sunnites et les chiites*, mais aussi des rivalités à l’intérieur d’un même courant. Le problème entre l’Arabie saoudite et le Qatar illustre bien l’opposition entre les courants sunnites salafiste et Frère musulman** par exemple. L’Arabie saoudite demande au Qatar d’expulser les cadres Frères musulmans et de réduire ses liens avec l’Iran. Le Qatar est le seul pays sunnite de la région à entretenir des liens avec ce pays [NDLR : Le Qatar et l’Iran partagent un champ gazier au milieu de la mer du Golfe persique]. En lui demandant de rompre avec l’Iran et les Frères musulmans, l’Arabie saoudite demande au Qatar d’éliminer deux courants religieux concurrents ».
Le spécialiste fait un parallèle entre ces luttes internes et les affrontements entre catholiques et protestants au XVIe siècle. Cette analyse est développée dans son dernier ouvrage, La guerre des islamismes (Folio, 2017).
« Si tout le monde était conscient des luttes internes à l’islam, et connaissait un peu les différents courants, il serait plus facile de lutter contre la radicalisation. Par exemple, une jeune fille qui change de voile a, en fait, changé de doctrine, mais elle n’en est pas forcément consciente et elle ne sait pas forcément à quel courant de l’islam se réfère son voile. Idem pour un garçon qui porte le seroual [pantalon large et flottant en usage dans le sud du Maghreb] ou la barbe taillée de telle ou telle façon. Connaître les différents courants religieux permettrait aux personnes de pouvoir se situer et parfois de se rendre compte lorsqu’elles sont en train de se radicaliser ».
*Sunnite/Chiite : quelle différence ? Chi’at Ali signifie littéralement « le parti d’Ali ». Les chiites sont donc ceux qui ont le parti d’Ali, gendre du Prophète, lors du conflit de succession qui a divisé la communauté musulmane après la mort de Mahomet (632). Les sunnites étaient partisans d’un système électif parmi les compagnons du Prophète. Aujourd’hui, environ 85% des musulmans sont sunnites. Les chiites sont majoritaires en Iran, en Irak, au Bahreïn et au sud du Liban. On compte aussi d’importantes minorités chiites au Yémen, en Syrie, en Arabie saoudite et en Turquie.
**Frères musulmans : Il s’agit d’une organisation égyptienne, fondée en 1928 soit cinq ans après la chute de l’Empire Ottoman (1923), sous l’impulsion du religieux Hassan Al-Banna. À l’époque, l’Égypte est sous domination britannique et les Frères musulmans s’appuient sur l’islam pour prendre le pouvoir. En 1949, le fondateur du mouvement est assassiné, certains membres de la confrérie prennent les armes et choisissent la violence politique. Le mouvement est interdit en 1954 et sera durement réprimé jusqu’en 1984.