Au pouvoir entre 1970 et 2020, le sultan Qabous a unifié cette nation disparate et figée dans la tradition. Il en a fait un pays prospère, sans les excès des pétro-monarchies, et en paix avec tous ses voisins – l’Arabie saoudite, les Emirats, le Yémen et, de l’autre côté du Golfe, l’Iran. Son successeur, Haïtham ben Tariq, s’est bien gardé de modifier ces subtils équilibres.

Rien n’est ordinaire dans la destinée de ce sultanat, petit par sa population (un peu plus de 4 millions et demi d’habitants), mais grand comme les trois cinquièmes de la France, et qui a régné pendant des siècles sur le commerce dans l’Océan indien. Il est le seul Etat du monde islamique à se réclamer non pas du sunnisme ou du chiisme, mais d’une troisième branche de l’islam, l’ibadisme. Ultra minoritaires puisqu’ils ne représentent qu’environ 2% de l’ensemble des musulmans, les ibadites cultivent leur différence depuis l’origine.
Voici en résumé leur histoire : la scène primitive se déroule en 657, un quart de siècle après la mort de Mahomet, à la bataille de Siffin, en Syrie. Ali, cousin et gendre du Prophète, est le quatrième calife (successeur de Mahomet). Il est attaqué par Muawiya qui lui reproche de ne pas avoir puni l’assassinat du troisième calife, Othman. Muawiya utilise une ruse: ses soldats piquent sur leur lance des feuillets du Coran, et les soldats d’Ali cessent le combat. Ce dernier accepte un arbitrage, et il est quitté par une partie de ses fidèles pour lesquels le combat devait être mené à son terme afin de laisser Allah juge. « Ceux qui sont sortis », les kharidjites, deviennent des opposants dont certains très violents puisqu’en 661 ils assassinent Ali (qui deviendra la référence des chiites) et manquent de peu Muawiya (devenu calife reconnu par la branche sunnite). Des kharidjites modérés hostiles à ces crimes deviendront les ibadites, du nom du théologien Abd Allah ibn Ibad. Persécutés par les autres branches de l’islam, ils ne parviendront à s’installer durablement que dans quelques enclaves : en Algérie dans le Mzab, en Tunisie à Djerba, en Libye dans le Djebel Nafuza, et surtout à Oman et dans les possessions omanaises. C’est encore là qu’ils sont concentrés aujourd’hui.
Dans l’ibadisme omanais, la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux remonte à la fin du XVIIIe siècle. Ministre des affaires religieuses d’Oman depuis plus de vingt ans, Abdullah bin Mohammed al-Salimi l’explique de la façon suivante: « la religion doit être protégée des rapports de force et des luttes de pouvoir qui caractérisent la politique ».
Comment définir la religion telle que la pratiquent les ibadites ? Elle est à la fois puritaine et tolérante. Ses caractéristiques évoquent celles du protestantisme. Les ibadites sont des gens austères, économes, qui n’apprécient aucune forme d’ostentation. Travailleurs et commerçants, ils sont très pieux mais détestent le fanatisme. L’égalité a pour eux une grande valeur, de même que les modalités « démocratiques » de l’élection de leurs imams. Ils prient avec les autres musulmans et vivent en bonne intelligence avec les croyants d’autres religions. En théologie, ils sont attachés à l’unicité d’un Dieu abstrait et transcendant (pour eux, quand le Coran évoque la main d’Allah, ou son trône, ce ne sont que des métaphores, car Dieu ne peut ressembler à sa créature). De même, ils ont écarté la notion de Coran « incréé » chère aux Sunnites : « Tous les livres sont créés car ils peuvent être anéantis ; seul le Très-haut est éternel », expliquait Nur al-Din Al Salimi, penseur de l’ibadisme moderne.
Depuis le début du XXIe siècle, Oman développe une diplomatie de paix et, sur le plan religieux, s’efforce de rapprocher les différentes composantes de l’islam mondial par des échanges intellectuels « en terrain neutre ». À la manière ibadite : sans ostentation.