Une expérience inédite a été proposée à des étudiants en master « Métiers de l’enseignement » : simuler un débat parlementaire sur un sujet d’actualité controversé, en lien avec la laïcité.
Le premier semestre était placé sous le signe de la laïcité pour une trentaine d’étudiants de l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ÉSPÉ) de l’académie de Versailles. Des formateurs ont proposé à deux groupes de travaux dirigés (TD) une expérience pédagogique : simuler un débat parlementaire sur un sujet en lien avec la laïcité.
L’expérimentation a eu lieu sur 5 séances. Les étudiants ont d’abord affûté leurs arguments avant d’être réunis en amphithéâtre pour un débat et un vote solennel final. Durant la première séance, l’enseignant-chercheur en science de l’éducation Philippe Bongrand et l’agrégée de philosophie Martine Meskel-Cresta, ont présenté aux étudiants une dizaine de situations liées à la laïcité scolaire (composition des menus à la cantine par exemple), la plupart vécues comme « sensibles ».
« L’idée était de repérer les sujets sur lesquels les étudiants n’étaient vraiment pas d’accord entre eux, afin de les former à les affronter et, plus tard, comme enseignants, à organiser de vrais débats », explique Philippe Bongrand.
Avec sa collègue Martine Meskel-Cresta, ils ont retenu un thème polarisant et sur lequel ils relevaient un fort taux d’étudiants indécis : l’interdiction du port de « signes ou tenues manifestant ostensiblement leur appartenance religieuse par les parents accompagnateurs de sorties scolaires ».
Après avoir exposé leurs idées premières sur la question les participants à l’expérience ont consacré les trois séances suivantes aux arguments pour et contre en vue du vote final. Au fil des TD, les étudiants présentaient leurs recherches et les formateurs distribuaient des documents, comme des textes de loi ou des articles de presse. Les étudiants répondaient systématiquement, en début et en fin de séance, à un questionnaire conçu pour repérer les changements d’opinion. Au début de l’expérience, une petite majorité était pour l’interdiction. Lors du vote final, 53,3% ont voté contre. Philippe Bongrand tempère :
« 16 ont voté contre, 10 pour, 4 blanc. Il faudrait que le nombre d’étudiants soit plus conséquent pour tirer des conclusions sur ce qui a fait changer d’avis certains : il peut s’agir de trajectoires personnelles qui rendent les opinions moins arrêtées sur ce sujet, l’impact des documents, des arguments échangés lors des débats, mais aussi, par exemple, l’influence des amis ou des voisins de table ».
Des confusions entre neutralité et laïcité
« De notre côté, l’objectif était double : savoir si ce qu’on leur apprend peut réellement faire évoluer leurs représentations et évaluer le rapport au politique de ces futurs enseignants, chargés de faire partager les valeurs de la république », indique Martine Meskel-Cresta.
Cette formatrice, qui a une grande expérience des ateliers philo, a trouvé l’exercice intéressant « non seulement sur la prise de conscience des tensions à l’œuvre au cours des débats, mais aussi par rapport à la posture enseignante ». À la fin de l’expérience, après avoir interrogé les étudiants sur la neutralité de leurs formateurs, ces derniers se sont engagés à donner leur point de vue. Selon les questionnaires, peu d’étudiants avaient deviné leur positionnement plutôt « contre ».
« Cette manière de procéder par discussions et controverses renvoie à une figure de l’enseignant qui se trouve, lui aussi, chercheur, assumant l’insécurité du questionnement et du débat », analyse Martine Meskel-Cresta, pour qui
« ce genre d’expérience présente l’avantage important de l’éthique du dialogue : loin des conceptions figées ou insuffisamment travaillées, ces débats ont montré qu’il n’existe pas de réponse simple à des sujets complexes. À travers leur posture, les enseignants interrogent les certitudes au profit d’élaborations problématiques, provoquent chacun à la réflexion sur ses a priori. Ils montrent que si dans certains cas la loi a tranché et interprété, d’autres aspects, litigieux ou aveugles, restent à traiter ».
L’exercice peut donc s’avérer très profitable pour ces futurs professionnels chargés d’initier leurs élèves au débat en classe.
« Cet exercice permet aussi d’aborder un des problèmes des enseignants en poste : ils confondent souvent neutralité et laïcité. Nous voulions leur montrer qu’on peut en parler et qu’ils doivent pouvoir expliquer la position de l’école sur ces sujets », analyse Philippe Bongrand.
Le chercheur reste conscient des limites de l’expérience proposée à des étudiants de master 1 qui passent, à la fin de l’année, le concours pour devenir enseignant : « Ils ont donc peu de temps et beaucoup de thèmes à étudier pour le concours, dont la laïcité. Y passer cinq séances a pu paraître long à certains ». Martine Meskel-Cresta pense que cette expérience pourrait être reconduite dans le cadre de la formation continue, avec des professeurs en poste.
Quoi qu’il en soit, ces deux formateurs réfléchissent au sujet de controverse de la rentrée prochaine.